En cette veille
d’Halloween, voici une nouvelle que j’ai écrite pour un concours (que je n’ai pas gagné
). Le thème était « Seule
dans le noir » …
Bonne
lecture !
Seule dans le noir
Cent septante huit, cent septante neuf, cent
quatre-vingt … Trois minutes ! Seulement trois minutes s’étaient écoulées depuis que Chloé s’était enfermée dans ce maudit placard, plongée
dans le noir total et suffocante dans la poussière et la chaleur. Punie ? Non. Cachée ? Non plus. Fâchée alors ? Eh bien non ! La
petite Chloé, treize ans ce jour-là, s’était lancée le plus grand défi de sa vie. Il faut dire que la petite, si on pouvait encore l’appeler ainsi,
était assez ... comment dire … craintive. Le mot est faible. Peureuse ? N’ayons pas peur du vocabulaire : une véritable trouillarde, oui ! Hier encore, alors que sa mère avait
tenté d’éteindre la lampe de chevet, croyant sa fille endormie, Chloé s’était relevée subitement, suppliant de rallumer la lumière rassurante.
- Chloé ! avait tonné sa maman. Demain, tu auras treize ans. Tu ne penses pas qu’il serait temps de grandir un peu ?!
Honteuse, la jeune fille avait baissé la tête,
mais, à peine la porte fermée, avait quand même rallumé sa lampe bleu et rose, à l’image de sa chambre.
Elle le savait bien, Chloé, qu’elle était une
vraie froussarde, on le lui serinait suffisamment à longueur de journée, à l’école, à la maison, et même son petit frère de huit ans s’y mettait aussi. C’est bien simple, elle avait peur de tout ! Du noir, des araignées, du vent, des fantômes, des petites bêtes, du bruit, et puis des autres aussi. Surtout
des autres. Ses parents disaient qu’elle manquait de confiance en elle. Peut-être avaient-ils raison. Durant la nuit, la réflexion de sa mère avait fait son chemin et, au réveil, Chloé avait pris
sa décision : celle de se lancer des défis ! Son premier choix se porta sur sa peur du noir.
- Deux cent nonante sept, deux cent nonante huit … Allez, Chloé, quinze
minutes, tu peux le faire, s’encouragea-t-elle.
Elle devait compter jusque neuf cent tout rond,
elle en était au tiers.
Son esprit était concentré sur les nombres
qu’elle faisait défiler dans sa tête, mais ça ne l’empêchait pas d’être attentive aux bruits de la maison. La présence tout proche de sa mère dans la
cuisine, occupée à préparer le repas d’anniversaire, aurait dû la rassurer. Le vacarme de son petit frère occupé à la chercher partout dans la
maison, pensant à un jeu de cache-cache, aurait dû la faire rire. Au lieu de ça, notre Chloé était recroquevillée sur elle-même, les bras entourant
ses jambes repliées, son front posé sur ses genoux, les yeux fermés et la sueur froide prête à lui couler dans le cou.
- Quel défi stupide ! se dit-elle, en continuant à compter.
Son petit frère passa en trombe devant la porte
en criant « Chloooééééé ! ».
Elle savait qu’il ne la trouverait pas car,
depuis qu’elle lui avait fait croire qu’une vilaine sorcière habitait le placard, il n’avait plus jamais osé ouvrir la porte. Dans le fond, il était
aussi trouillard qu’elle. En pensant à la sorcière, elle frissonna.
- Chloé, tu es stupide ! se morigéna-t-elle. Si en plus tu te fais peur toute seule, tu n’es pas sortie de l’auberge, enfin, du placard …
Ses fesses commençaient à lui faire mal. Elle
releva la tête et ouvrit précautionneusement les yeux. Ça ne changeait strictement rien, il faisait tout aussi noir. Elle bougea légèrement, afin de soulager son postérieur endolori. C’est alors que son bras toucha quelque chose … Des poils … une fourrure ! Elle manqua crier mais plaqua une
main sur sa bouche, se reculant le plus possible contre le mur. Qu’est-ce que ça pouvait être ? Une souris ? Oh pitié, non, pas une
souris ! La jeune fille était sur le point de sortir de sa cachette quand elle se ravisa.
- Non, tu t’es lancé un défi, tu dois aller jusqu’au bout ! Tu as envie
que tout le monde continue à se moquer de toi ?
Elle fit non de la tête et renifla. La petite bête avait dû avoir aussi peur qu’elle et s’était sûrement enfuie. Tremblante comme une feuille, Chloé
avança une main hésitante. Rien. Elle tâtonna sur la droite. Rien non plus. Sur la gauche … elle retint à nouveau un cri. La bête était toujours là.
Elle écouta. Pas un bruit, pas un souffle … Serait-elle morte ? Hii, un cadavre, je suis assise à côté d’un cadavre ! Malgré sa peur, elle avança à nouveau la main prudemment, effleura
les poils, les caressa, jusqu’à ce qu’elle sente quelque chose de solide. Elle se retint d’éclater de rire. Un balai ! Ce n’était qu’un stupide
balai ! Comme elle avait été bête. Elle reprit tant bien que mal son comptage. Elle devait être à quatre cent plus ou moins.
- Allez, on disait quatre cent.
Quatre cent et un, quatre cent et deux …
Alors qu’elle se concentrait à nouveau, quelque
chose lui chatouilla le bras. Elle se pétrifia. Et ça, c’était quoi ? Sûrement pas le balai,
encore moins la ramassette !
Elle tenta de se calmer, de respirer profondément
et de réfléchir rationnellement. Elle avait un peu bougé, quelque chose avait dû tomber. Une poussière ? Un nounou ? Une toile
d’araignée ? Aah, rien que d’y penser, elle frissonna à nouveau. Voyons, ce doit être un nounou … Non ! Un nounou qui se déplace, ce n’est
pas possible. La « chose » avait entrepris de remonter le long du bras. Manque de bol, Chloé s’était vêtue d’un petit top à bretelle,
prévoyant la chaleur du lieu. Au moment où elle pensa à se lever afin de s’éjecter du placard en hurlant de terreur, son petit frère passa à nouveau devant la porte en
scandant :
- Chlo-é est une trouillar-de, Chlo-é est une trouillar-de, et je vais la
trouver euh !
« Sale petite vermine » ronchonna sa
sœur. « Tu vas voir ce que tu vas voir ! ».
Elle ne bougea pas, ne respira presque plus, se
concentra sur la « chose ». Alors, six ou huit pattes ? Pitié, faites qu’il n’y en ait que six ! Six petites pattes et pas huit
longues poilues. Pitiiiéééé !
Elle sentait les larmes lui monter aux
yeux. Dieu qu’elle avait peur ! La chose montait de plus belle, prenant son temps, torturant sa victime, la chatouillant au passage. Elle était déjà presque à l’épaule. Chloé pensa à ce que son entourage lui disait depuis qu’elle était
petite : « ce ne sont pas les petites bêtes qui mangent les grosses ». Ah non ? Et les asticots alors ? A cette pensée,
Chloé fut prise de nausées. Ah non, pas ça, elle avait peur de vomir ! Elle maîtrisa sa respiration, pensa à autre chose, se calma. La bête avait stoppé son ascension. C’était l’instant ou jamais. La jeune fille se raidit, la sueur lui coulait le long des tempes et dans le dos. La bête se
remit en route. Elle finirait par atteindre le visage s’il ne se passait rien. Cette fois, pas question d’appeler « papaaaa » à l’aide,
elle irait jusqu’au bout ! Sa main droite partit comme une flèche et elle se donna une très grosse claque sur l’épaule gauche.
- Aaïïe ! Mais t’es complètement barge ma pauv’fille ! se
dit-elle.
Elle attendit un instant. Plus rien ne la
chatouillait. Adieu araignée, asticot, mouche ou cloporte, qui que tu étais, je t’ai eu !
Sa victoire fut de courte durée... La claque
sonore avait visiblement attiré autre chose. Un souffle chaud passa en dessous de la porte, Chloé le sentit sur ses orteils nus. Elle sursauta. Une respiration bruyante se fit entendre, puis un
petit grattement. Elle sourit, rassurée :
- Gamin, non ! chuchota-t-elle à son chien. Tu vas me faire
repérer !
Le caniche se mit à gémir de plus belle en
grattant à la porte.
- Taïoooooo, hurla le petit frère en traversant le couloir à toute
vitesse. Sus à l’ennemi !
Gamin détala sur le champ, poursuivi par son
impitoyable petit maître.
Alors que le soir tombait tout doucement, la maman alluma dans la cuisine. Un très fin rai de lumière passa sous la porte du placard, suffisant pour que Chloé vit ce qu’elle
aurait ne jamais voulu voir. Une masse blanche flottait dans le coin opposé de la minuscule pièce. C’était vaporeux, aérien, et surtout très blanc ! La terreur que ressentie Chloé la fit se
plaquer une fois de plus contre le mur. Elle était sûre de ne plus avoir une seule goutte de sang dans le visage, sa bouche restait béante, ses muscles étaient devenus durs comme de la pierre,
ses ongles entraient dans la chair de ses genoux et cette sueur, cette satanée sueur qui ne cessait de couler le long de son dos. Lorsque Chloé avait reculé, le spectre luminescent avait bougé,
un peu, lentement, il avait comme « ondulé » avec un drôle de chuintement. Puis, plus rien. Allons bon, ils n’allaient pas rester là toute la soirée à se regarder dans le blanc des …
Non, il n’avait pas d’yeux. Chloé osa un mouvement. La masse blanche ondula à nouveau, avec ce curieux bruit de frottement. Etrange … Elle attendit encore un peu, puis avança un doigt en
direction de l’étrange masse. Se pouvait-il que … ? Elle n’osait y croire. Son doigt tapota doucement la cause de sa frayeur.
« PAN ! ». Le ballon de baudruche éclata. Le cœur battant à tout rompre et sous le coup de la surprise, Chloé recula contre le mur,
accrochant au passage le balai qui tomba sur un lot de vieilles casseroles qui dégringolèrent de leur étagère, accrochant dans leur chute tous les autres ballons qui éclatèrent les uns après les
autres dans un vacarme assourdissant. Chloé s’était protégée la tête de ses bras et, tout en recevant des tas de choses indéfinissables sur elle,
riait comme une folle.
- « Man-maaaan », cria le petit frère derrière la
porte.
Celle-ci s’ouvrit à toute volée sur la maman et
le garçonnet épouvanté.
- Chloé ! cria la mère. Tu peux m’expliquer ce que tu fais
là-dedans ! ça fait plus de trois quarts d’heure que ton frère te
cherche !
Chloé, assise par terre au milieu des dégâts, se
tenait le ventre et riait, riait !
- ça te fait rire en plus ? hurlait sa mère, rouge de colère. Tu as vu dans quel état tu as mis mon placard ? Et les ballons que ton père avait achetés pour ton anniversaire,
il n’en reste plus un seul ! Mais quelle mouche t’a piquée ?
Chloé rit de plus belle, se tordant presque sur
le sol, des larmes lui coulant sur les joues.
- Mon dieu, ma chérie, tu es blessée ? s’écria sa mère, calmée sur le
coup, en découvrant une petite tache de sang sur le bras de sa fille.
La jeune fille se releva tant bien que mal,
essuya ses joues humides et regarda son bras.
- Oh ça ? fit-elle en se dirigeant nonchalamment vers la cuisine, c’est
rien … juste une araignée qui aurait mieux fait de se balader ailleurs.
Et son fou rire repartit de plus
belle.