- Chérie, regarde ce que j’ai trouvé ! cria Marc, arborant un large sourire et tenant contre lui un jeune marcassin couinant de peur.
Patricia manqua défaillir. L’animal à ses
côtés commençait déjà à gratter le sol de ses pieds puissants et grognait nerveusement. Une laie, c’était une laie ! Et Marc n’avait rien trouvé de mieux que de lui prendre un de ses
petits !
A l’instant même où l’animal chargea, Patricia se redressa et hurla de toutes ses
forces :
- Maaarc ! Lâche-le ! Lâche-le
tout de suite ! Attention !
Le beau sourire du jeune homme disparut instantanément en voyant le monstre foncer droit
sur lui. Il lâcha le marcassin qui tomba lourdement sur le sol, couinant de plus belle et attisant la fureur de la mère. Marc s’enfuit à toutes jambes, tentant de repérer un arbre où
grimper. Entendant la bête se rapprocher dangereusement, il s’agrippa au tronc du premier sapin venu et s’y hissa tant bien que mal. Pas assez vite,
malheureusement … L’animal lui mordit violemment un mollet. Au hurlement de son mari, Patricia ne réfléchit pas et s’empara de la thermos en aluminium qu’elle se mit à frapper sur la
pierre. La laie stoppa net son attaque et se retourna.
- Tu es folle ? Arrête ça tout de suite ! lui ordonna Marc, toujours agrippé au sapin, dans une position plus que précaire.
La bête le regarda, puis tourna à nouveau son attention vers la rivière. Elle hésitait. Patricia redoubla son raffut. Quand la laie se mit à
courir dans sa direction, la jeune femme entra dans la rivière jusqu’aux genoux, se croyant à l’abri. C’était mal connaître les sangliers … La bête, que l’eau ne semblait pas gêner le moins du
monde, avança vers sa proie qui reculait. Patricia se retrouva bientôt dans l’eau froide jusqu’à la taille, ses bottines glissant dangereusement sur les cailloux.
C’est alors qu’elle entendit un couinement terrifié. Marc avait repris le marcassin et le secouait.
La mère abandonna immédiatement la rivière et fonça à nouveau sur sa première victime. Le jeune homme lâcha le petit et courut en boitant jusqu’à un autre arbre. Le choc le prit dans les jambes
et le fit tomber. Il n’eut pas le temps de se retourner, un croc lui traversa le bras droit, lui arrachant un cri de douleur. Une pluie de coups et
de morsures d’une violence inouïe s’abattit sur lui, l’empêchant totalement de se défendre. A demi-conscient, il vit son sang tacher lentement la
terre, cette terre qu’il avait pris tant de plaisir à respirer quelques heures plus tôt …
Dans une sorte de brouillard, il entendit sa femme hurler :
- Hé, la bête, viens ici ! Viens je
te dis ! Amène-toi !
Patricia tenait le marcassin entre ses mains et attirait une fois de plus la femelle
vers elle. « Non, ne fais pas ça » tenta de crier Marc, mais aucun son ne sortit de sa bouche ensanglantée.
La jeune femme, à genoux, tenait fermement le petit à bout de bras et regardait la laie
en fureur foncer droit sur elle.
« Elle ne pourra pas m’atteindre sans toucher son bébé », pensa-t-elle.
« Elle ne le tuera pas … elle va s’arrêter … ».
La bête approchait à toute allure, ses défenses tachées de sang, le sang de l’être que
Patricia aimait le plus au monde.
« Elle va s’arrêter … elle va s’arrêter … elle va … ».
Une main ferme s’abattit sur son épaule.
Elle lâcha sa tasse de café qui roula jusqu’à la rivière, et suivit bêtement du regard sa progression dans le courant.
- Tu m’avais l’air bien loin, ma chérie. Encore en train d’écrire un
roman ?
Patricia leva son visage vers son mari et lui sourit tendrement.
- Cette forêt m’inspire. Je crois que je tiens mon sujet pour le prochain concours de
nouvelles.
Il lui rendit son sourire et fit mine de s’asseoir à ses côtés quand, tout près d’eux,
un buisson frissonna … Mue par un pressentiment, Patricia voulut retenir son mari qui s’approchait déjà du feuillage mais elle ne fut pas assez rapide. La petite bête couina quand Marc agrippa
son pelage ligné de roux et de brun.
Patricia, au bord de l’hystérie, hurla :
- Lâche-le Marc, lâche-le tout de suite !
Derrière eux, un grognement se fit entendre, puis un deuxième, puis un troisième … Une
horde de sangliers se tenait à l’orée du bois, les fixant de leurs yeux furibonds.
Patricia sut, à cet instant précis, qu’elle ne participerait jamais au prochain concours
de nouvelles …
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